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 Spleen et idéal ▬ LUCE

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It's a kind of magic.
Age du personnage : 28 ans
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MessageSujet: Spleen et idéal ▬ LUCE   Mer 14 Nov - 12:56






Face it all together.

Il y avait le bruit régulier de cette canne sur le sol dur. Le caoutchouc qui frappe dans un bruit sourd le carrelage lisse d’un couloir. Le grincement imperceptible de l’aluminium contre la gaine de la poignée quand près d’une centaine de kilos l’écrase sans ménagement. Ce qu’il pouvait détester ce son. Cette masse dans sa main de géant. Mais Eliôz n’avait pas d’autres choix que de se tenir à ce bâton avec la fermeté d’un vieillard attaché à l’intégrité de son col fémoral. Ca lui arrivait rarement; le plus souvent après de longues journées et plusieurs nuits blanches au compteur, comme ces derniers temps. L’air froid et humide de l’Irlande, des élèves hyperactifs et complètement insouciants; en tout cas pour certain. En réalité, il avait encore du mal à se sentir chez lui; et à bien y penser, il ne s’y sentirait sûrement jamais. C’était peut-être ça qui le rendait si morne; il ne le savait pas lui-même. Il y avait juste ce profond sentiment de lassitude qui vous fait traîner les pieds et vous coupe l’appétit. La tête vide et l’esprit lourd.

Spleen.

Non, Eliôz. Depuis quand te laisses-tu aller de la sorte ? C’est une mauvaise passe, un rythme à prendre. Tu y penses et tu te rappelles que c’est finalement pas la première fois. Personne n’est à l’abri d’un doute ou d’un regret, pas même toi. Pourtant, quand les regards curieux des élèves se tournent vers lui, ils ne voyaient que ce grand homme aux yeux fixes et au visage figé dans une froide expression flegmatique. Egal à lui-même, si ce n’est cette canne qu’il frappe durement à chaque pas; besoin stupide mais humain de se venger sur un objet. La douleur s’estompe mais ne disparaît pas; il s’agissait seulement d’éviter le pire. Cette chaise roulante pliée dans un coin et couverte de poussière depuis ton arrivée. Ouais, il fallait juste un peu de chaleur, comme les retraités qui migrent vers le Sud. Exode de peau fripée et de rhumatismes déformants. Plutôt crever, se disait-il souvent. L’infirmier prend un virage serré pour s’engager dans un nouveau couloir. Ceux-ci étaient relativement vides; mais il ignorait l’heure. La pause déjeuner ? La reprise des cours ? Et puis, il n’en a rien à caler au fond. Il faisait parti de ceux qui ne regardaient l’heure que par nécessité, pour un rendez-vous important. Quand les minutes rougeâtres du cadran digital s’égrainent tellement lentement que le temps semble s’être figé, on préfère encore compter ses respirations après avoir balancé le réveil dans les toilettes. Enfin oui, les couloirs étaient vides mais quels étaient ces couloirs justement ... ? Son sens de l’orientation n’avait jamais été particulièrement précaire, mais il n’avait jamais pris le temps de visiter l’école. Une perte de temps selon lui; ou du moins, c’était ce qu’il se disait. Infirmerie, chambre, réfectoire, sortie; c’était le minimum vital. Pour s’adapter, il serait temps de te mettre à connaître les lieux. Qui sait, les apprécier même.

Il s’arrête et soupire. Avec les nerfs plus à vif, c’est une impériale envie de démolir un mur qui aurait pris le dessus. Ce ras-le-bol. Mais alors qu’est-ce tu fais encore ici ? Combien de fois avait-il entendu ça ? Cette remarque l’agaçait. Non, il ne voulait pas partir. Il avait un coup de mou, où était le problème ? Il ne faisait chier personne avec ça. Ou bien si, une seule. Et c’est à cause de cette seule personne qu’il se sentait aussi blasée, mais il ne l’aurait pas avoué même devant Saint Pierre. Inutile de penser à cela. L’israélien s’apprêtait à reprendre son boiteux de chemin quand une odeur attira son attention. Nul besoin de sens surdéveloppés pour reconnaître un doux parfum d’iode. Dans un froncement de sourcil, il se détourne vers une porte laissée entrouverte. Une nouvelle effluve et quelques grains de sable s’échappent au-delà de l’encadrement de la porte. L’air intrigué se durcit. Qui avait encore fait quoi ? Le plus malheureux ici, c’est que l’on s’habituait à faire face aux exagérations de certains cancres sans plus s’en étonner. Alors il pousse la porte ... non sans mal; le sable de la pièce s’entassant derrière. Il entre donc et son regard inquisiteur balaye les lieux, avant de se détendre avec stupéfaction. La houle venait lécher le sable fin, la chaleur caressait agréablement l’épiderme.

Un vague souvenir de mention sur la salle des saisons. Ca ne pouvait être que cela. Mais il ne s’était pas attendu à un tel réalisme. Eliôz dépose sa canne contre la porte, avançant dans le sable mou avec la grâce et l’aisance d’un albatros. Il se penche et attrape une poignée chaude et fine, la laissant ensuite s’écouler entre ses doigts. Un silence satisfait. Il n’avait pas particulièrement aimé les plages de Tel Aviv, mais elles étaient le lieu de souvenirs plus chaleureux que ceux qui l’empêchaient de dormir la nuit. Peut-être devraient-ils se concentrer sur ça à l’avenir. Il songea à s’asseoir ... Idée stupide, il ne saurait plus se relever. Et toutes façons, quelqu’un était entré. Troublant la quiétude qu’il venait de trouver. Le visage percé de l’infirmier se tourne par-dessus son épaule, l’émeraude ses yeux tombant sur une petite silhouette familière.

    Mademoiselle Dell’Elce.
Le regard va de haut en bas puis de bas en haut. Sans mépris ni froideur malgré son air austère. Une silhouette habituée des meubles de l’infirmerie et qui pourtant ne s’était pas montrée depuis quelques temps. Il n’y pensait plus, à leur dernière entrevue. Il n’y avait plus pensé, à sa soudaine disparition. Mais là voilà, revenue d’une retraite à l’origine inconnue. La curiosité du moment s’était estompée, et il n’était pas encore sûr de trouver un regain d’intérêt.

    Il fallait donc que je quitte l’infirmerie pour vous croiser ailleurs. Votre dernière mésaventure aurait-elle calmé vos ardeurs ?
Les mains glissées dans les poches de son jean, il hausse un sourcil interrogateur. Sans jamais se montrer impoli, flirter avec la provocation était devenu une seconde nature. Surtout avec cette jeune fille qu'il cernait au final assez peu.

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MessageSujet: Re: Spleen et idéal ▬ LUCE   Jeu 6 Déc - 8:58


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» clouds before my eyes

La petite boîte en plastique est retournée, une partie de son contenu se vide au creux de la main. Mouvement vif de la nuque en arrière, bouche brièvement ouverte le temps de plaquer la paume sur les lèvres. Les cachets atterrissent directement au fond de la gorge, il suffit de déglutir. Et voilà. Ils descendront tranquillement l'œsophage en quelques minutes avant de rencontrer l'acide de mon estomac vide. À cet instant, ils fondront, agresseront sans doute des parois endurcies par l'alchimie de la médication, et traverseront peu à peu les tissus pour atterrir directement dans les vaisseaux sanguins. Ils atteindront mon cerveau. Et le sommeil viendra enfin me libérer d'une journée plus morne que la mort.
Je referme la boîte et la dépose seulement sur ma table de nuit sans chercher à la ranger. Elle vient trôner à côté d'une plaque en aluminium qui renferme d'autres cachets, différents. Ceux que je prends en plein jour, en plein cours ou dans le couloir. Ceux que j'avale à toute heure du jour ou de la nuit pour peu que je sois éveillée. Ceux qui diminuent la douleur physique. Capricieuse, elle vient un peu comme elle veut, bizarrement jamais aux bons moments. Je n'ai jamais mal quand je découpe d'adorables chats avec Arthur. Tout au plus quelque chose de latent qui s'en va dès que l'œuvre est commencée. Je n'ai jamais mal non plus quand, à l'aide d'une lance-pierre amateur, j'abats un oiseau qui semble prêt à prendre son envol du bout de sa branche. Il tombe, traverse parfois des feuillages, puis atterrit sur le sol sans plus un cri. Les oiseaux ne pleurent pas. Ils souffrent en silence, respirant à vive allure sans oser faire le moindre mouvement. Et alors qu'on les saisit doucement entre ses mains pour le soigner, pour le sauver, il lui arrive de prendre peur et de s'envoler de façon complètement désordonnée, au point qu'il se cogne quelque part ou se coince la patte derrière le frigo si on le recueille chez soi. Il ne meurt pas pour avoir été attaqué, il meurt pour avoir eu peur. Triste sort pour le bel oiseau. Mais je préfère m'agenouiller devant lui et le regarder, en silence. Je fixe mon œil sur les siens, noirs, qui brillent de mille feux. Alors sa souffrance dissipe la mienne et mon visage arrive même à s'éclairer d'un rare et éphémère sourire. Ces moments-là sont précieux. Un jour, j'irai plus loin, et mes sourires seront moins rares et éphémères. Un jour, je cesserai enfin d'avoir mal et je cesserai enfin d'être vide et morne. En attendant...
J'attends. Assise à même le sol dans une pièce déserte depuis des jours que je n'ai pas comptés, visiblement amaigrie par une alimentation toujours plus déplorable, je passe ma main sur un sol à la propreté devenue douteuse. Je tapote mes doigts dans un liquide sombre et froid, provoquant des micro-giclements. Un tremblement. L'image de traînées sombres sur sa gorge. Premier avertissement, celui que j'aurais dû prendre en compte tandis qu'il me désignait encore une porte que j'avais décidé de ne pas prendre. Halètement. Je saisis un fil, un interrupteur, et je l'actionne. Clac. S'allume la lampe de bureau posée à même le sol traversé par le fil qui la branche au secteur. Clac. La lumière s'éteint et me revoilà replongée dans l'obscurité. Clac. Elle s'allume. Clac. Elle s'éteint. Et je répète le mouvement. C'est ridicule, ça fait autiste, mais j'ai besoin de faire travailler mon œil, j'ai besoin qu'il voit quelque chose n'importe quoi, pour peu que ce soit quelque chose de suffisamment actif pour lui éviter de voir autre chose. Le bruit blanc s'élève du radio réveil déposé derrière les boîtes de médicaments, sur la table de nuit. Le lit est complètement défait, j'y vois malgré moi les taches d'encre qui le maculaient le matin même. À son pied, des feuilles froissées et même pas déchirées, maculées d'une encre qui forme des courbes, des mots, des choses en Italien complètement incompréhensibles même pour le natif, des choses écoulées de mon esprit tourmenté et mon âme au destin tout écrit. Ah, je sais bien que je vais me mettre dans le camp des méchants vraiment dangereux quand je sortirai du joli cocon Aislingien. Puis viendra le jour où je perdrai la vie, sûrement avec une balle dans la tête ou dans la poitrine (ou les deux, puisque ce sera une exécution pure et simple). À cet instant, la sensation de brûlure me collera plus près qu'elle ne l'a jamais fait jusque là. Ma main, ma nuque, les souvenirs, les cauchemars, tout cela ne sera sûrement rien comparé à l'enfer.
Mon bon Daniel, si tu veux me suivre, tu devras pécher. Mais ne t'inquiète pas, je t'y aiderai. Je t'y aiderai et je t'enverrai moi-même en enfer. Je te le promets. Je te laisse... juste... quelques années.

Mon idéal.

Déglutition. Il semblerait qu'on puisse s'attacher aux gens en toutes circonstances. Je me demande si la personnalité schizoïde le peut. Je sais avec une quasi-certitude que c'est le cas de la personnalité antisociale. Même quand on ne ressent pas grand chose à part de la violence et ce besoin presque compulsif de l'exprimer, on s'attache bien malgré soi à certaines personnes, rares. Des gens dont la disparition fait si mal qu'on sombre comme tout un chacun capable de se laisser submerger par la dépression. Quand je pense que des gens se tranchent les veines par désespoir tellement ils ont mal, je suis presque dans l'incompréhension. C'est un acte parfaitement indéfinissable, toujours descriptible par des qualificatifs qui effacent le sourire de plus d'une personne. Non, je ne comprends pas. Daniel me manque assurément mais jamais au grand jamais je ne me ferais le moindre mal pour lui, tout comme jamais je ne punirais de moi-même mes actes passés, présents et futurs. Au final, c'est en partant qu'il a réussi à m'obtenir la satisfaction de savoir enfin qui il est. Je n'ai pas vraiment l'impression d'avoir été aveugle à ses côtés, juste... bien. J'aime assez cette sensation, le cœur qui accélère, le souffle moins contrôlable, les mains irrésistiblement attirées par son visage... Profiter de son odeur comme si on plongeait le visage dans de l'eau purifiante et chercher ses yeux, ses iris d'un bleu que je n'oublierai jamais. J'aime assez ce sentiment. Quand on le ressent, on est prêt à aller contre son propre intérêt pour celui de l'autre. Et j'étais prête à tout cesser. Quel idiot, quel idiot ! Je ne sais même pas si j'aurais réussi, au final. Je ne pense pas. Et pourtant, j'en étais persuadée, et cette certitude, cette volonté, c'était le premier pas pour y arriver. À défaut de rester pour moi ou pour lui, il aurait pu le faire pour les autres, pour tous ceux qui y passeront. Quel idiot. Abruti. Fermer les yeux... C'est la pire connerie qu'il aurait pu faire.
Je tape du poing sur le sol et me fais bêtement mal. J'en rirais presque. Je dépose donc ma main douloureuse dans l'autre après un sifflement de douleur, la caressant de mes doigts gantés. Ça passe vite, ça va. Je me redresse doucement pour ne pas me laisser submerger par une baisse soudaine de tension que je ne sens donc presque pas, et j'avance lentement vers mon lit pour m'y effondrer. J'attrape du papier vierge au milieu de la couette jetée sens dessus-dessous et les mots apparaissent d'eux-même. Un peu gros, écriture maladroite, un manque de contrôle qui va peu à peu s'affirmer tandis que les médicaments rempliront les vaisseaux et engourdira mon cerveau. Ah, j'ai augmenté la dose, récemment. Pour être sûre de dormir. Les mots se succèdent, en anglais, un peu, puis en français, puis en italien. Surtout en italien. Mais le français est sympathique... plutôt ouvert aux métaphores. Même si je n'aime pas sa putain de contrée, j'aime bien cette langue. Elle ne chante pas mais elle s'exprime dans l'intonation et dans les mots. Elle ne chante pas, elle fluctue au gré des émotions, bipolaire. À voix basse, je lis les mots en italien pour donner un peu de profondeur au bruit blanc. Encore une fois, cela détourne mon attention. Mon œil est concentré sur les courbes, mes oreilles sur la voix, et le reste la parole. Finalement, je retire maladroitement mon cache-œil que j'ai pris l'habitude de mettre tous les matins. Je me lève et prends juste le temps d'aller retirer mes lentilles, sentir l'affaiblissement de mes paupières marquer le sommeil imminent. Un brossage grossier de dents, un passage ingrat par les toilettes, un deuxième effondrement après éteint le radio-réveil et poussé par terre les feuilles qui rejoignent les autres. Les yeux se ferment, la main gantée se glisse sous l'oreille. Enfin.

Réveillée au terme d'une agitation, le cœur battant et les yeux humides que je m'empresse d'essuyer, j'ai encore mal à la gorge. Enfin, mal, non, pas à ce point. Seulement un vague et désagréablement sensation au niveau des cordes vocales. Ce petit quelque chose qui répète sournoisement « Oooouh, mais elle fait des cauchemars la petite Lucette ? Mais elle en crie ! Mais elle en pleure ! ». Ce petit quelque chose que j'enraille en rallumant aussi le radio-réveil. La fréquence ne désigne toujours aucune station, si bien que le bruit blanc à nouveau s'élève. J'en ai besoin. Vraiment besoin. Aujourd'hui plus que jamais, peut-être. Je me lève avec une forte tension, le ventre noué par une angoisse bien palpable et une faim au contraire quasiment non ressentie. Je vais quand même grignoter un peu les quelques trucs que j'ai ramenés de la cuisine il y a quelques jours. À part pour manger et ne pas sentir trop mauvais, je ne sors pas. Jamais. Et jamais quand on peut me voir. Une silhouette apparaît ? Demi-tour, fuite. Je ne veux voir personne. Non, vraiment, personne. Je n'ai vraiment pas envie. Alors même que je sais que c'est en voyant du monde que je peux commencer à aller mieux, ne serait-ce en maltraitant quelques animaux, je n'ai juste envie de rien faire. C'est con, vraiment con, mais c'est comme ça. Je suis à deux doigts de me laisser mourir, mais le suicide est quelque chose de tellement absurde et ridicule que je n'y adhère pas. Alors je m'oublie un peu. Je ne fais pas grand chose, juste le strict minimum pour faire passer le temps plus vite. Je lis beaucoup. J'étudie encore ; tant que ça n'a pas de rapport avec les cours, ça me va. J'écris aussi, toujours des phrases sans queue ni tête. Et il faut bien grignoter et boire un peu pour ne pas se laisser défraîchir complètement. C'est un état de mi-conscience qui rend la douleur à la fois plus lourde et plus supportable. En réalité, c'est juste une chute infinie dans l'obscurité la plus totale.

Il m'arrive quelquefois d'avoir un relent. Une minuscule bouffée. Un jour, le soleil a percé le ciel et jailli dans ma chambre au moment où je m'y attendais le moins. Ce jour-là, j'ai eu envie de sortir. J'ai eu envie de respirer. Je me suis lentement avancée vers ma fenêtre plutôt sale et je l'ai ouverte. L'air était froid, ma tenue assez légère, mais j'ai eu le cœur plus léger pendant quelques secondes. J'ai vraiment eu envie de sortir. Et puis... J'ai refermé la fenêtre car il faisait trop froid. Et l'envie m'est passée aussi vite qu'elle m'est venue. Le rayon est resté au moins une heure avant de disparaître. La pluie est revenue sur Aisling, elle l'était déjà sur ma tête depuis bien longtemps.
Je crois que ce matin, en constatant que je n'avais plus rien à manger, j'ai envie de sortir très vite me chercher à manger. Habituellement, je traîne vraiment, pas raisonnable du tout. Cette fois, je me dis que je vais le faire maintenant. Alors je remets mes lentilles. Je remets mon cache-œil. J'éteins le radio-réveil. Puis je saisis des vêtements propres et les roule en boule dans mes bras avant d'aller rapidement me doucher. Je ne traîne pas, refusant encore de croiser tout visage humanoïde. Et je ne croise personne grâce à l'heure. Une fois nettoyée et habillée, un rapide aller-retour dans ma chambre pour abandonner les vêtements sales dans un coin et attraper quelques objets, dont un casque et un baladeur. Le bruit blanc apposé sur mes oreilles, je file dans les cuisines, crochète la serrure, attrape quelques trucs à manger. Je commence déjà à me remplir la panse sur place, sans vraiment d'appétit. Je réalise juste que j'ai sacrément faim. Je continue de manger sur le chemin du retour qui se déroule sans plus d'encombre qu'à l'aller – je dois quand même rester discrète, je ne suis pas la seule matinale qui risque de rôder dans les couloirs des dortoirs.
J'arrête de manger dès que s'estompe la sensation de faim, loin d'attendre la venue de celle de la satiété. Tiens, cela fait longtemps que je ne l'ai pas ressentie quand j'y pense. Un coup d'œil vers un ciel gris et parfaitement déprimant. J'éteins le baladeur et allume le radio-réveil. Cependant, je cherche une station qui pourrait me plaire. Ironiquement, je n'en trouve aucune. Rien de bien ne passe à la radio. Pff. Je suis con. Jamais rien de bien n'y passe. Juste des tubes pourris qui se répètent à longueur de journée, du classique sur une station ou deux à tout casser, de la musique traditionnelle à chier, des infos ennuyeuses, des blablatages incompréhensibles. Même pas de métal. Alors c'est moi qui mets le métal. Je le mets à fond dans mes oreilles. Et ça me donne du poil de la bête, bizarrement. J'ai choisi la musique la plus bourrin qui m'est venue à l'esprit et je l'ai mise en boucle. Ouais, aujourd'hui, je vais faire du roller. Sous la pluie, parfaitement. Je m'en fous de la pluie. C'est déprimant mais ça ne m'empêche pas de sortir chaque matin depuis que je suis à Aisling – même si je ne les ai pas chaussés depuis une bonne semaine. Je vais vite corriger ça. Un sac de sport préparé à la va-vite, une veste en cuir véritable enfilée, une écharpe, et me voilà de nouveau hors de ma chambre. Il n'y a personne, autant en profiter, n'est-ce pas ? Une fois dehors, j'enfile mes rollers et me voilà partie. Je roule notamment jusqu'à ce que j'appelle originalement l'heure de pointe, c'est-à-dire l'heure où les élèves se réveillent, se préparent et filent en cours. Je me cache là où l'on ne me voit pas et j'attends patiemment, mon casque mouillé que les oreilles. Il survit bien à l'eau, le coco, c'est cool. Je réalise que je n'ai plus trop mal. L'eau, qui trempe complètement mes cheveux et tente de glisser dans ma nuque puis mon dos à travers mon écharpe, vivifient quelque peu mon esprit. Non, je ne me sens bien. Non, je ne suis pas de bonne humeur. Mes pensées sont juste un peu mises à en pause, mon mal aussi je crois... Je ne ressens plus grand chose. Ça ressemble presque à l'avant Erez. Presque. Mais non. Cela ne peut être comme avant et la douleur reste présente. Elle est seulement un peu fatiguée de travailler non-stop depuis une bonne semaine, alors elle fait une pause, une très courte pause dont je sens venir la fin. J'exprime un soupir quand je réalise que les élèves sont à peu près tous partis et je retourne dans la cour.

Cette cour m'ennuie. Cette cour me déprime. Je n'ai plus envie de faire des tours encore et encore sous la pluie. Cette pluie... Pff, il pleut tout le temps ici. J'en ai marre de cette putain de pluie. Je préfère le soleil. Quand il tambourine sur la tête et qu'il brûle la peau. Ou la neige, quand elle gèle les mains qui ne sont pas protégées et s'écrasent sur des visages heureux. Je n'aime pas les gens heureux, cependant j'aime la neige. Il faut bien admettre qu'elle a quelque chose de pur et de magique de profondément attirant. Mais la pluie... Alors, certes, son chant est plutôt joli. Il me fait penser au bruit blanc, en plus mélodieux. L'image de l'eau qui s'écoule sans retenue sur les tuiles, dans les tuyaux, sur le sol pavillonné ou goudronné, qui gorge la terre jusqu'à en déborder... Certes, c'est beau. Mais c'est aussi terriblement déprimant. Tout est gris quand il pleut, comme si les couleurs étaient toutes déprimées et s'éteignaient un peu. Ce temps de merda me déprime. J'ai envie de retourner m'isoler dans ma chambre. Le désir est vite satisfait. Je m'essuie, me réchauffe, change de musique au passage après avoir remis mon casque. Et rebelote.

Ma main de nouveau rencontre le sol. L'encre, cette fois, glisse sur la paume dans un unique sillon. Et je revois ceux qui peignaient son bras blanc. Les gouttes qui traçaient leur route jusqu'au coude avant de quitter l'épiderme pour rencontrer le bois dans de petite ploc discrets. Tressaillement. Le souvenir de ma propre main que je regardais avec fascination. Que de sentiments imprudents. Détourne tes pensées, Luce, ne va pas plus loin. Arrête de te rappeler cela, va ailleurs...
Il semblerait que l'on puisse s'attacher aux gens en toute circonstance. Je ne pensais pas vraiment être capable de m'attacher à quelqu'un en particulier après avoir tout perdu. Et Daniel a tout remis en question. Maintenant, mes songes vont vers ceux que auxquels j'ai pu m'attacher par le passé. Ces gens qui prenaient soin de moi, chacun à sa façon. M'aimaient-ils ? Je dirais que oui. Les aimais-je ? Je crois aussi. Je le crois, car je n'ai pas aimé qu'ils disparaissent, presque un par un. Et quand la dernière personne a disparu, me laissant toute cabossée, je me suis dit que je n'étais plus rien. Je me suis dit que je n'étais qu'une coque vide, vide, et que j'avais perdu le peu qui me donnait un peu de consistance. Cela m'a fait mal comme rarement j'avais pu connaître si grande souffrance. Les gens m'ennuient. Les gens sont minables. Les gens sont cruels. Les gens sont naïfs. Les gens ont des tas de défauts, pas tous les mêmes. Mais surtout, tout ce petit monde va à sa propre perte, j'en suis persuadée.
Et je suis comme eux...
Je suis minable. Je suis pathétique, pitoyable. Je suis faible... Faible ! Je sers le poing. À quatre pattes, je vais chercher les feuilles de papier du pied de mon lit et, d'un mouvement rageux des poignets, je les déchire toutes. Je les déchire, encore et encore, jusqu'à me retrouver avec des confettis. C'est cette rage qui bouillonne en moi depuis toujours. Celle qui me pousse à haïr pour ressentir quelque chose. Celle qui me pousse à faire souffrir pour ressentir du plaisir. Ils sont tous mauvais, même forts. La pureté n'existe pas. Non, elle n'existe vraiment pas. Il est bien possible d'être généreux, d'aimer son prochain et de l'aider sans se soucier de soi, de ne souhaiter que la paix et panser les blessures. Mais un défaut est toujours présent quelque part, un défaut masqué de qualités, un défaut qui en cache d'autres. Personne n'est parfait. Daniel, aussi saint semble-t-il, est d'une lâcheté à toute épreuve. Non content d'être lâche, il n'a nulle volonté. Il ne veut pas changer. Il ne veut pas être fort. Il ne veut pas agir, pas même pour la paix. Il ferme les yeux, s'isole dans ses prières, et ignore volontairement tout le mal qu'il m'a fait. Je n'arrive pas à l'oublier complètement. Tôt ou tard, pour fuir quelque chose de plus violent et agressif, je repense à lui, à tout le bien qu'il m'a procuré et à tout le reste. Je clos mes paupières.
Et je voyage plus loin dans mes souvenirs, quittant Daniel pour voir d'autres visages. J'esquive les événements les plus marquants puis décrète que je n'en peux plus.

J'étouffe. Je veux sortir. Je veux sortir ! Je ne sais pas quelle heure il est, le radio-réveil n'étant pas à l'heure. Je ressors sous la pluie et éprouve aussitôt le besoin de la fuir. Alors je cours sans réfléchir vers l'école et je monte instinctivement au cinquième étage. Épuisée, je ne m'arrête qu'en haut et titube vers un mur en m'éloignant raisonnablement des escaliers. Halètement. Nausées. Mon estomac proteste, fragile. Fallait pas me demander de manger, connard. Le souffle partiellement retrouvé, je reprends plus difficilement ma course. Je serre brièvement mes dents en passant devant la salle des souvenirs et je m'arrête devant une porte au hasard en levant une main. J'aurais peut-être dû aller au défouloir... Mais je n'aime pas cette pièce. D'abord car elle ne possède que des punching-ball et des gants de boxe, ensuite parce qu'elle est trop fréquentée (trop de rageux peuplent Aisling), enfin car elle est... elle ne me convient pas. Je préfère me défouler sur des objets qui ne sont pas là dans ce but, sur des animaux, sur les gens directement. Je préfère cogner contre quelque chose qui peut me faire mal voire me cogner en retour. Je serre les dents. Je préfère détruire. Je veux détruire. J'ai besoin de détruire. J'actionne la poignée en me rappelant que j'ouvre la salle des saisons, là où j'y ai rencontré une demoiselle depuis longtemps disparue. Il neigeait dans cette pièce, et cette fille était détruite, tout simplement détruite. Lucie. J'ai l'impression que j'ai vais prendre son rôle aujourd'hui... Et je vais arracher toutes les branches à portée de main, grimper pour attraper celles qui sont hautes, tomber sûrement dans la neige, attraper froid, hurler et entendre non sans délice l'écho se répercuter au loin sans personne pour l'entendre.
Arrêt.
Mon œil s'ouvre non pas sur un paysage enneigé, agrémenté d'arbres ci et là, mais sur... une silhouette. Personne pour entendre, hein ? Quel souhait idiot. D'autant que l'homme qui jette un œil par-dessus est reconnaissable entre mille, tout comme je dois l'être pour lui. Je baisse aussitôt mon casque derrière mon cou. En poussant le battant, j'ai fait tomber sa canne juste à côté de lui qui se retourne. En fixant ses yeux verts – verts ! pourquoi faut-il que tous ces gens n'aient pas bêtement des yeux bruns ? – de mon œil unique à travers une lentille pourpre, je me dis que j'aurais peut-être préféré croiser Charles, mais j'en garde un doute. Non, vraiment, j'aurais préféré continuer à errer seule et ne croiser personne.
— Tsss.
Tout de suite un air agacé, alors même qu'il prononce sa première pique.
— Quelle mésaventure ?
Je passe à côté de lui sans me départir de cette expression qui le ferme à la légère anxiété qui m'habite. Ma respiration contrôlée – quoique encore fatiguée par l'effort – masque un rythme cardiaque qui ne se remettra pas de la course récente. Ignorant la canne, je fais quelques pas dans le sable vers la mer, vers la houle, sous un soleil chaleureux qui m'oblige à ouvrir ma veste en cuir si je ne veux pas crever de chaud dans la minute qui vient. Je défais mon écharpe, dévoilant brièvement une rougeur sèche sur la nuque. De forme ronde, petite, la brûlure est en bonne voie de rémission et se remarque déjà nettement moins que le jour où je l'ai fait examiner une semaine auparavant par l'infirmier ici présent. Je passe une main dans mes cheveux en bataille pour sécher la légère couche de transpiration qui perlait sur leurs racines. La question que j'ai lancée quelques instants plus tôt, sur le ton las du désintérêt agacé, attend en réalité une réponse avec une certaine appréhension. Je veux savoir ce qu'il pense, ce qu'il a déduit. J'espère qu'il n'a rien déduit.
J'éteins mon baladeur accroché à ma jupe par sa petite pince arrière mais le casque reste autour du cou, partiellement recouvert par mes mèches sombres. J'attends la réponse de l'infirmier et j'écoute. J'écoute la mer qui glisse sur le sable et remue des souvenirs.


“I ask of the world to leave
to be silent and pretend
that it never happend”

_________________

ignorants ne voient pas n'entendent pas
les cris les coups les flammes et les armes
clos tes paupières rêves dans tes larmes
l'encre qui fuse ne cessera pas

And I saw a blablamystique by Dante. ♥:
 
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Spleen et idéal ▬ LUCE

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